L’émergence de la « Troisième Sphère »

Impact Investing : une nouvelle sphère d’opportunité pour l’industrie des fonds au Luxembourg

Nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’une « Troisième Sphère » qui combine la philanthropie totalement désintéressée et les investissements traditionnels. De plus en plus d’individus et d’organisations investissent une partie de leur patrimoine dans l’optique de générer un impact social et/ou environnemental direct, mesurable et durable, tout en recherchant un certain rendement financier sur de tels investissements. À l’origine, cet objectif était uniquement poursuivi par des organisations supranationales comme l’International Financial Corporation (IFC), la Banque européenne d’investissement (BEI) et certaines organisations non gouvernementales (ONG). Or, nous observons à présent un intérêt croissant d’investisseurs privés ainsi que de partenariats publics-privés, dans lesquels des investisseurs privés et institutionnels s’associent à des institutions publiques, des ONG et des organisations supranationales pour participer dans de tels projets.

Définition de la Troisième Sphère

La Troisième Sphère est un nouvel univers de la gestion d’actifs qui vise un bénéfice social et/ou environnemental direct et mesurable tout en offrant un rendement financier pour les investisseurs privés et commerciaux (voir figure 1). Ce modèle vise à construire une structure financière qui permet de fournir un rendement minimum mais procure un ensemble de ressources financières durables pour contribuer à résoudre le problème sociétal et/ou environnemental visé. Cette Troisième Sphère va plus loin que l’Investissement Socialement Responsable (ISR) en donnant la préférence à un bénéfice social et/ou environnemental direct et mesurable en plus d’un rendement financier, plutôt qu’à un simple investissement effectué sur base de la stratégie et de la politique de Responsabilité sociale d’entreprises cibles.

L’objectif global des investissements de la Troisième Sphère est de tirer parti de nouvelles sources de capital afin de s’attaquer aux grands problèmes sociaux et environnementaux, que les initiatives purement philanthropiques peuvent avoir du mal à résoudre à elles seules. Par exemple, l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) estime que l’Afrique a besoin de 35 à 39 milliards de dollars par an pour permettre une révolution verte et satisfaire aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations unies relatifs à la pauvreté et à la malnutrition. En matière de changement climatique, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a estimé dans son rapport annuel World Energy Outlook de décembre 2009 que 10 500 milliards de dollars devront être investis entre 2010 et 2030 pour financer la « révolution énergétique » nécessaire à la limitation du réchauffement climatique. Les investissements de la Troisième Sphère offrent, entre autres, aux entreprises engagées dans de tels projets un accès au financement, via les actions, la dette, l’assurance, les réductions d’émissions certifiées (REC) et autres instruments financiers (voir figure 2). À cet égard, les opportunités d’exploiter un montant non négligeable de capitaux provenant des marchés financiers sont considérables.

Études de cas

  • Fonds de microfinance. En 1998, une grande banque européenne a lancé au Luxembourg le premier fonds d’investissement commercial destiné à refinancer les institutions de microfinance spécialisées dans l’offre de services financiers aux petites entreprises des marchés émergents. Ce fonds associe l’impact social et un profil risque/rendement intéressant pour les investisseurs (clients de banque de détail, clients de banque privée, investisseurs institutionnels et fonds de fonds). Le promoteur du fonds s’appuie sur un tiers spécialisé dans la gestion d’actifs. Celui-ci sélectionne les institutions de microfinance à l’aide d’un réseau complet de contacts au sein d’institutions de développement multilatérales, d’agences de coopération nationales et d’organisations non gouvernementales travaillant sur le terrain. Le fonds est actif dans 27 pays en développement situés en Amérique latine, en Asie et en Europe de l’Est, et finance 78 institutions qui servent plus d’un million de micro-entrepreneurs.
  • Fonds agricole. Une organisation de partenariat dirigée par l’Afrique envisage de créer un fonds d’« impact investing » pour l’agriculture africaine. L’objectif est de générer un effet de levier sur les capitaux des banques africaines pour financer les petits agriculteurs et les chaînes de valeur agricoles en Afrique et ainsi créer un changement systémique nécessaire, tout en encourageant le financement durable à long terme. Cette facilité vise à associer le grand public, des fondations et des capitaux commerciaux privés pour se financer et construire une plateforme d’action collective sur l’utilisation des accords de partage du risque. 
  • Fonds carbone. En Europe, le premier fonds carbone privé a été lancé en 2005 au Luxembourg par une institution financière publique et une grande banque européenne. Le fonds est parvenu à mobiliser des capitaux privés qui complèteront les fonds publics déjà consacrés à l’atténuation du changement climatique. Il est géré par un gérant d’actifs privé et regroupe 13 institutions originaires de huit pays. En moins de quatre ans, ce fonds a financé 23 projets dans sept pays : Corée du Sud, Chine, Inde, Brésil, Argentine, Maroc et Égypte. Ces projets ont été développés dans les domaines de l’énergie renouvelable, de la récupération du méthane et de l’efficacité énergétique. Le fonds a acheté et structuré l’acquisition de réductions d’émissions s’élevant à 65 millions de tonnes d’équivalents CO2 sous forme de crédits carbone. Ceux-ci pourront être utilisés via le système européen d’échange de quotas d’émission (SCEQE), le plus grand marché carbone du monde.
  • Fonds pour l’énergie, le changement climatique et les infrastructures. En 2009, un fonds d’investissement paneuropéen de droit luxembourgeois a été lancé par de grandes institutions financières publiques afin de financer le changement climatique, la sécurité énergétique et les réseaux d’infrastructures. Le fonds a pour objectif de lever 1,5 milliard d’euros d’ici à 2011. Il fournira des capitaux aux entreprises qui possèdent ou exploitent des infrastructures dans les secteurs des énergies renouvelables, du transport et de l’énergie. La gouvernance et la gestion financière du fonds suivront la philosophie à long terme des investisseurs

L’importance de la Troisième Sphère pour le Luxembourg

L’interaction nécessaire entre le secteur des services financiers (gestion d’actifs, banque d’investissement, assurance), les organisations gouvernementales, les ONG et les organisations supranationales au sein de la Troisième Sphère attirera de nouveaux capitaux et acteurs au Grand-duché. De plus, du fait de l’intérêt croissant de la Troisième Sphère pour les fonds d’investissement, la plateforme luxembourgeoise pourrait être idéalement placée pour contribuer au développement de nouveaux véhicules d’investissement qui permettront, entre autres :

  • la mutualisation, au sein d’une seule structure, de capitaux privés, publics et philanthropiques avec différents profils de risque et de rendement, y compris des donateurs qui, en vertu de leurs principes de gouvernance, sont obligés de ne pas accepter de rendement financier sur le capital investi ;
  • l’utilisation de fonds au sein d’une seule structure à des fins multiples, notamment des investissements qui ne génèrent pas de profits, comme par exemple l’assistance technique ;
  • une exigence de rapport sophistiqué sur l’impact social et/ou environnemental pour les investisseurs, lorsque ceux-ci recherchent une performance sociale et/ou environnementale directe, en plus de rendements financiers ;
  • une fiscalité juste et différenciée, surtout pour les investisseurs philanthropes et ceux qui perçoivent un rendement ajusté au risque inférieur à celui du marché.

Outre le développement et la mise en place de tels véhicules, les acteurs exigeront aussi des services d’appui sur mesure de la part des banques dépositaires et des administrateurs de fonds, le développement de produits d’assurance spécifiques et la distribution de ces véhicules, auprès des investisseurs particuliers aux capitaux importants (HNWI) (voir figure 3).

Un centre financier facilitant le développement et le déploiement de telles structures devrait non seulement profiter d’un avantage de premier entrant au sein de cette sphère, mais aussi attirer des institutions et personnalités reconnues et très influentes.


Le gouvernement luxembourgeois, l’Association luxembourgeoise des fonds d’investissement (ALFI), la Luxembourg Fund Labelling Agency (LuxFLAG), et les institutions européennes ont déjà entrepris d’importants efforts pour le développement et l’appui de certains aspects au sein de cette Troisième Sphère. LuxFLAG, par exemple, a développé un processus d’octroi de label aux fonds de microfinance. Monsieur Luc Frieden, ministre des Finances, a insisté sur l’importance de cette sphère pour le Luxembourg lors de la 10e édition du PwC Banking Day, en décembre 2009, en déclarant : « Il est primordial pour la place bancaire de se tourner dès aujourd’hui vers de nouvelles activités telles que la microfinance, la philanthropie et le financement des éco-technologies, qui ne remplaceront pas les services et produits existants, mais les compléteront utilement. » Aujourd’hui déjà, le Luxembourg est le premier pays mondial de domiciliation des véhicules d’investissement en microfinance (VIM), avec 26 % de part de marché, et le deuxième au monde en termes de domiciliation des fonds carbone.

Sur base de ces premiers acquis, le pays a une opportunité unique de mettre son expertise dans le domaine de l’aide au développement et de la gestion d’actifs au service de cette nouvelle demande de ressources financières pérennes pour créer de nouveaux modèles de financement. Il renforcerait ainsi son image de centre financier innovant qui fournit des solutions aux enjeux mondiaux, sociaux et environnementaux auxquels l’humanité est confrontée.

Ainsi, la communauté financière à Luxembourg doit poursuivre ses efforts et soutenir le développement de la Troisième Sphère.